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Ross Robertson - Confessions d’un ancien « grand sensible » du New Age - [Visionneuse]
Qu’obtient t-on lorsqu’on mélange la Californie des années 70, une famille de thérapeute et un jeune homme influençable de la génération Y ? Un « Grand sensible » New Age ordinaire. Ces mémoires révélateurs, poignants et souvent hilarants racontent les tribulations d’un homme dans un monde où le mot « macho » est une injure.
par Ross Robertson Lorsque je suis arrivé dans la pittoresque ville de Lenox dans le Massachusetts en Nouvelle-Angleterre pour me joindre à l’équipe de rédaction de What Is Enlightenment? la dernière chose à laquelle je m’attendais fut de pénétrer un jour dans les vestiaires de notre propre salle de gymnastique pour tomber sur une confrontation entre deux gorilles. Ces deux singes étaient vraiment mes frères spirituels – pour s’amuser, appelons-les Hans et Franz – mais en ce qui me concerne, un singe reste un singe même s’il médite. Sortant tout frais d’une séance d’entraînement intensive, avec leurs poitrines enflées et leurs globes oculaires gros et injectés de sang, Hans et Franz étaient debout côte à côte devant le miroir, portant uniquement de larges sourires animaux et des serviettes autour de la taille, et se testaient mutuellement dans un rituel aussi familier aux sportifs et culturistes du monde entier qu’aux plus 44 éveil & évolution D‘un ancien « granD sensibLe » Du new age Je suis un très bon exemple du mec spirituel post-mod- erne et féminisé. grands primates d’Afrique et l’Indonésie : le concours de pectoraux. Narines grandes ouvertes, la bouche pincée sous l’effet de la concen- tration, leurs muscles tressautaient comme des aphrodisiaques primi- tifs, côté droit, côté gauche, droit – gauche – droit. Encouragés par le reste du vestiaire, Hans et Franz se pavanaient et prenaient des poses l’un à côté de l’autre, dans un va-et-vient à travers la pièce, l’air brava- che, avec spontanéité et une délectation insouciante. J’étais embarrassé. J’étais dégoûté. J’étais hypnotisé. Des types spirituels sont supposés être sensibles, non ? Amicaux, raffinés, non compétitifs. N’est-ce pas ? Apparemment non. Du moins pas par ici. D’où je viens, ils sont à peu près aussi sensibles – et peu virils – qu’ils le peuvent, du moins dans tout sens traditionnel de ce que signifie la virilité. Quelle était cette étrange et nouvelle espèce d’homme spirituel qui exprimait sa virilité de manière si pleine, si libre, si… fla- grante ? Et pourquoi diable ai-je trouvé cela si rébarbatif, si révol- tant, et si inexplicablement fascinant, tout cela en même temps ? Ceci sont les aveux d’un ancien « grand sensible » du New Age (moi) qui a finalement trouvé un foyer parmi cette bande im- probable de frères spirituels qui s’efforce de récupérer – et de re- définir – les valeurs de virilité au vingt-et-unième siècle. (Notre expérimentation en évolution culturelle consciente continue à se produire, mais n’est pas limitée aux vestiaires.) En aucune façon, nous n’avons trouvé toutes les réponses, mais il y a une chose qui est sûre : quoi que signifie et signifiera la virilité, pour nous et pour d’autres hommes qui explorent aujourd’hui la frontière de notre liberté et de notre identité, cela est bien plus important que beaucoup d’entre nous ne veulent l’admettre. M oi, par exemple. Je suis né dans un monde de femmes – en Californie du Nord, au printemps 1975 – et je suis un très bon exemple du mec spirituel post-moderne et féminisé. Quelques mois avant mon jour de naissance, les Nations-Unies ont déclaré l’An- née internationale des femmes, et quelques mois plus tard, le groupe QUEEN a atteint le sommet du hit-parade avec Bohemian Rhapsody. C’était la mode des moquettes à poil long ; dans ma maison, nous en avions une de couleur brun chocolat, sous un canapé orange. C’était également l’année où fut fondé l’Institut de Psychologie Transperson- nelle à Palo Alto, à quelques kilomètres de mon quartier dans la ban- lieue couleur pastel qui s’étend devant la baie de San Francisco. Ma mère était psychothérapeute. Sa mère était également thérapeute – ma grand-mère libérée et impulsive, qui a abandonné Papi dans le Midwest pour aller à Big Sur et Esalen dans les années soixante sans jamais se retourner. Et moi ? J’étais une mine de contradictions : un Poisson, quelque peu impétueux, passionné, timide, assertif et im- pressionnable tout à la fois. J’étais définitivement le fils de ma mère. J’avais quatre ans lorsque mon petit frère est né, et pour une raison que j’ignore, ce qui m’a le plus marqué cette semaine-là est que ma mère puis ma grand-mère se sont assises l’une après l’autre en tête à tête avec moi, pour me parler de ce que je ressen- tais. (Je me rappelle vaguement qu’elles anticipaient de la jalousie.) Dès que mon frère eut l’âge de parler, nous avons tous deux passé beaucoup du temps, que nous aurions pu passer à nous battre, plantés sur ce canapé orange, à apprendre à écouter le point de vue de l’autre sur notre désaccord, sous la supervision attentive de ma mère. Nous apprenions que plus nous reconnaissions rapide- ment le point de vue de l’autre et présentions nos excuses pour la part que nous avions dans la querelle quelconque qui nous avait amenés là, plus tôt nous pouvions recommencer à nous bagarrer. Cela n’a jamais manqué de remettre les choses à leur juste place… du moins pour moi, puisque c’était lui qui se prenait le gros de la punition. Pourtant je pense qu’il serait d’accord aujourd’hui que, malgré l’injustice cosmique d’être né le plus jeune des deux, nous avions toujours une sorte de joie naturelle à être simplement en- semble – dans l’insouciance, l’exubérance compétitive d’être des garçons – qui était d’une certaine façon un ordre plus profond et plus fiable que n’importe quelle compréhension temporaire que nous aurions pu atteindre en parlant de notre ressenti. En me remémorant cela, aujourd’hui, je vois cette simple ca- maraderie fraternelle comme l’un des meilleurs aspects du fait d’être un homme, mais à l’époque la virilité n’était pas dans mon champ de vision. Et pourquoi l’aurait-elle été ? Dans une région comme celle de la Baie de San Francisco pendant la période an- ti-autoritaire des années soixante-dix, quand l’assaut exaltant du féminisme fleurissant pénétrait enfin le courant dominant, à quoi cela pouvait-il bien servir ? Bien sûr, ma grand-mère avait une armée de bonhommes en plastique vert dans son appartement, pour que je puisse y jouer chaque fois que je m’y rendais, et à peine arrivé, c’est toujours vers ce seau de militaires que je courais. Mais on pouvait toujours rêver, mon frère et moi savions que nous ne posséderions jamais rien de dangereusement viril comme une carabine à plombs. Les enfants en bas de la rue tiraient sur des pigeons avec des frondes ; nous lancions des ballons de football américain vers les lignes électriques. Enfin, un jour ma mère a cédé et m’a déniché un fusil chez Toys «R» Us avec une crosse en bois, que je tenais et regardais amoureusement mais que j’ai gardé la plupart du temps caché au fond de mon placard. Il comportait quelque chose de mystique, une certaine aura de tabou, comme un objet qu’il serait dangereux de laisser traîner ou qui aurait pu disparaître à tout instant. Comme beaucoup d’hommes de sa génération, mon père fai- sait de son mieux pour évoluer avec l’époque, tout en défendant des valeurs masculines positives dans un monde qui défiait et re- mettait en question la masculinité à chaque occasion. Il m’a appris la valeur du travail bien fait, que ce soit pour résoudre un pro- blème de maths ou pour donner une couche uniforme de teinture à la clôture en séquoia, et il soutenait l’attitude de base qui est, que quoi que la vie t’envoie, tu pourras t’en sortir. Mais la plupart des hommes virils de ma vie étaient des caricatures : le chef boy scout qui a fait fuir un ours noir dans le Yosemite en lui lançant une 45 numéro septFreud a dit qu’inconsciemment tous les hommes veulent épouser leur mère, mais pas moi. Je ressemblais déjà trop à ma mère. pierre de dix kilos entre les yeux ; les voisins aux dents jaunies et au tapis taché par la cigarette, qui gardaient leurs armes à feu dans le buffet et leurs volets baissés. La virilité était clairement en voie de disparition – du moins en Californie – et le nouveau paradigme culturel avait de son côté le poids de la justice, de l’égalité et d’une conscience plus élevée. Cela s’est accompagné d’une bonne part de bosses, ecchymoses, et d’inanités – en particulier pour un jeune comme moi qui était coaché et conseillé par la moitié la plus sensible de notre espèce, alors que le reste des gars du voisinage en était encore à faire explo- ser des petites voitures Dinky Toys Majorette avec des pétards. Pensez au monde des bandes et des rivalités féroces de l’école primaire et secondaire, puis introduisez l’envie de partager vos sentiments avec tout le monde et d’éviter à tout prix les conflits. À cet âge, ce type de comportement pouvait vous faire gagner quel- ques amis parmi les plus sensibles ou les opprimés, mais vous attirait surtout de mauvais traitements. Vous pouvez me faire confiance sur ce sujet. Je simplifie peut-être à l’extrême, mais j’en suis presque à pleurer lorsque je pense au nombre de traumatis- mes qui auraient pu être évités si j’avais seulement eu le courage et la détermination de me défendre de temps en temps. Ça n’aurait certainement pas été difficile vu que j’étais plus grand que tous les autres – en cinquième, j’avais probablement déjà atteint 1m 85 pour 80 kg. (Parmi la collection de sobriquets que tout garçon accumule au cours de sa vie, « Le Gentil Géant Vert » figurait en bonne place dans la mienne). Mais si j’étais trop grand pour qu’on me jette à la poubelle, ça n’empêchait pas les autres garçons de m’embrouiller autant que je le leur permettais, et en général cela allait assez loin. Quatre-vingt-dix-sept pour cent du temps, j’optais pour la non-confrontation totale ; les trois autres, je basculais en mode alerte rouge et j’explosais. Je me souviens seulement d’un petit nombre de gosses qui m’ont poussé jusqu’à ce point, mais je ne les oublie pas. Ironiquement, cette explosion résolvait la situa- tion mais rendait plus complexe le traumatisme car j’étais rapide- ment envahi de remords et d’horribles et indésirables sentiments de sympathie. Qu’importe s’ils méritaient d’être battus, je trahis- sais quand même quelque loi universelle qui stipulait que si vous exprimiez de la colère, vous aviez toujours tort. Je crois que ce n’est que lorsque je suis allé au lycée que les choses ont commencé à changer pour moi socialement. Je m’étais toujours dit que je manquais simplement de maturité, mais en y réfléchissant maintenant, je pense que pendant les dix ou quinze premières années de ma vie, j’étais plutôt comme un poisson hors de l’eau. Même pour la Californie, ma famille était très en avance sur la culture, et m’a éduqué dès le début selon les normes du spirituellement, émotionnellement et politiquement correct. Par contre, comme je grandissais, de plus de plus de mes pairs se retrouvaient à suivre exactement la même trajectoire, et j’ai com- mencé à pouvoir m’intégrer. J’ai découvert les Grateful Dead en 1ère , j’ai laissé pousser mes cheveux, et le Gentil Géant Vert est devenu le Gentil chaman-hippie Vert. Je me sentais tout à coup confiant, à l’aise dans ce nouveau milieu, libre d’être moi-même et doté d’une bonne décennie et demie de pratique d’avance sur des choses qui étaient nouvelles et attirantes pour les autres. Lorsque les Grateful Dead sont venus donner un concert en ville, dans l’Amphithéâtre Shoreline, je me suis laché et je me suis éclaté avec tout le monde, jeunes et vieux – des lycéens fumant de l’herbe dans des pom- mes évidées aux baby-boomers revivant les jours glorieux chargés d’acide de l’album « Summer of Love ». J’ai quitté la fanfare, lâché la trompette, et je me suis mis à la guitare. Lorsque je suis entré à la fac – à l’Université d’Emory à At- lanta, en Georgie – je me sentais enfin moi-même, et pourtant ces questions sur la masculinité n’étaient toujours pas dans ma conscience. Je vivais dans une petite maison dans un coin boisé du campus, une maison de militants sociaux. Nous mangions des champignons psychédéliques et courions à travers la forêt comme des loups dans la nuit noire – ce qui, je suppose, était assez viril – mais nous écrivions aussi des poèmes, nous sommes devenus des experts au Frisbee et nous jouions du banjo avec les filles du Sud, de l’équipe féminine de rugby, qui vivaient à l’étage en dessous. J’ai aussi rencontré ma femme à Emory, une fougueuse fille du Sud aussi. En postmoderne typique, c’est elle qui m’a invité à sortir. C’était une féministe d’un genre intrépide et déterminée avec un joli crâne rasé, et je suis tout de suite tombé fou amoureux d’elle. Mais j’en avais presque fini avec l’université quand ça a commencé à devenir sérieux entre nous, et mon esprit s’est tourné vers des choses plus grandes et plus vastes – en particulier, un pèlerinage spirituel en Inde que je voulais faire depuis longtemps. Je suis donc retourné en Californie vivre six mois avec mes parents pour mettre de côté suffisamment d’argent pour passer une année à l’étranger. J’ai lu le Léopard des Neiges de Peter Matthiessen et me suis plongé dans des guides de voyages aux pages cornées. Mais nous avions continué à nous écrire des lettres d’amour, et rapidement, elle vint me rejoindre à l’Ouest. Nous avons emmé- nagé ensemble et j’ai commencé à troquer mes aspirations spiri- tuelles contre un essai en bonheur conjugal. J’étais littéralement déchiré par l’appel intérieur à tout laisser tomber pour aller cher- cher l’Éveil en Asie, mais j’avais grandi dans un monde centré sur les femmes, et en fin de compte, plus que tout, je voulais qu’elle soit au centre du mien. Nous avons passé plusieurs mois à voyager d’un bout à l’autre de l’Amérique à la recherche d’une commu- nauté intentionnelle où vivre, un lieu hors normes où nous pour- rions prendre racine. Finalement, nous avons trouvé une petite ferme « durable » dans les régions inexploitées du Missouri. Nous CONFESSIONS D’uN aNCIEN « graND SENSIblE » Du New Age 46 éveil & évolutionDe gauche à droite : la vie dans la communauté dans le Missouri, 1998 (pas mon enfant) ; Boulder, Colorado, avec un frisbee, vers 2002 ; avec ma femme Laura en septembre 2007. avons dressé notre tente dans le verger et nous nous sommes ins- tallés. C’était idyllique, dur, parfois isolé, mais j’en avais toujours rêvé, et cet été-là j’ai enfin eu le courage de lui demander sa main. Elle a dit oui. J’en étais en extase. Je débordais de joie. Ce fut probablement la semaine la plus heureuse de ma vie. Jusqu’à ce qu’elle change d’avis. À ce moment-là, j’avais deux certitudes : je voulais toujours l’épouser et je ne me laisserais plus jamais ridiculiser comme ça. Par chance, elle est revenue trois mois plus tard et m’a demandé en mariage. J’ai appris la leçon : ce serait sous ses conditions. Mais ça m’al- lait. En fait, c’est vraiment ce que je voulais. Freud a dit qu’in- consciemment tous les hommes veulent épouser leur mère, mais pas moi. Je ressemblais déjà trop à ma mère. Alors j’ai choisi une femme qui se comportait comme un homme : dure, déterminée et pas très relationnelle. Je passais mes journées à la ferme à cultiver des légumes – sur le tracteur, figurez-vous, et alors que j’apprenais à diriger l’engin, elle était à genoux dans la boue en train d’appren- dre à démonter les freins. J’ai fait beaucoup de menuiserie dans la nouvelle maison que nous construisions tous ; elle s’occupait des travaux d’électricité. En fin de compte, je voulais vraiment aimer la vie à la ferme – ou du moins mon idée romantique de celle-ci – mais je ne pouvais supporter les réunions de trois heures obligatoires où nous étalions tous nos drames émotionnels pour les endurer tous ensemble. Mon meilleur ami était le gars le plus viril du groupe, un homme d’une cinquantaine d’années qui s’appelait French, qui m’a appris à tra- vailler le bois et en avait encore plus marre que moi de ces séances de psychologie (lui, parce qu’il n’était pas doué pour ça; moi, parce que je l’étais trop). Une moitié de moi-même voulait être comme lui, mais l’autre se sentait comme un imposteur lorsqu’on était avec sa bande de copains, qui pour passer du bon temps se descendaient des bouteilles de Jägermeister (alcool allemand populaire aux USA), fumaient en boucle de gros joints jamaïcains et sortaient leurs fu- sils de chasse pour tirer sur des cibles (dans l’ordre). Nous sommes donc rentrés à San Francisco, avons trouvé du travail et repris des études. Après un beau mariage dans un bosquet de chênes dans le comté de Marin, nous avons déménagé à Boulder au Colorado, où j’ai étudié l’écriture à l’Université de Naropa dans un programme fondé par Allen Ginsberg. Nous avons planté un potager ; sommes allés camper dans les montagnes, et l’été, nous descendions en ville pour regarder les enfants des autres jouer dans les fontaines. Nous avons pensé en faire, nous aussi. Ils disent que le fait de se marier fait de toi un homme mais je ne pense pas que ça marche encore comme ça. Nous formions un partenariat d’égal à égal, mais lorsqu’elle décidait quelque chose, c’est toujours moi qui cédais. À tous les niveaux, nous savions que c’était le meilleur arrangement et je crois que nous étions aussi heureux que nous le pouvions. Nos amis étaient émerveillés par notre bonne entente. Ils nous demandaient conseil, et nous le leur donnions. Mais sous ces apparences, nous suffoquions tous deux. Nous n’avions pas besoin de thérapie pour régler quoi que ce soit ; nous étions déjà experts en auto-analyse, mais nous ne pouvions trouver par ce biais ce qui nous manquait. Six ans après avoir décidé de ne pas aller en Inde, j’étais toujours affamé spiri- tuellement. 47 numéro septEt heureusement pour nous deux, maintenant, elle l’était aussi. Je n’oublierai jamais le sentiment de liberté et de joie qui m’a submergé lorsqu’avant l’aube un matin de l’été 2003, je mis à peu près tout ce que nous possédions sur la pelouse de notre maison dans le quartier Nord de Boulder pour faire un vide-grenier épi- que. Un poste s’était libéré au magazine What is Enlightenment ? et nous partions dans le Massachusetts pour rejoindre le rédacteur en chef Andrew Cohen à Foxhollow, où il habite et enseigne dans son centre international de retraite. Nous avions gagné plus de deux mille dollars ce jour-là – dans un vide-grenier, où 50 centi- mes ont une vraie valeur et cinquante dollars représentent une petite fortune. J’ai même vendu mes cassettes des Grateful Dead. Ensuite, nous avons chargé le reste dans une camionnette et avons filé vers le Kansas, traversant les hautes et ondulantes plaines du Colorado. c e qui me ramène à nouveau à Hans et Franz ainsi qu’à leur joyeux étalage simiesque dans la salle de gym en ce jour mémo- rable d’automne quelques mois à peine après que nous soyons arrivés en Nouvelle-Angleterre. On comprendra aisément mainte- nant pourquoi j’ai trouvé leurs bouffonneries de culturistes pénibles. Mais qu’est-ce qui les rendait en même temps si mystérieusement attirants ? Les hommes qui ont grandi de la même façon que moi recon- naîtront, pour la plupart, la répulsion que je ressentais envers ce défilé impénitent de bravaches virils – mon envie pressante de détourner les yeux et mon sentiment latent de honte envers mon propre genre sexuel. Pourtant, j’étais saisi, suspendu entre peur et curiosité, sans aucune idée de ce que tout cela avait à voir avec la vie spirituelle, mais avec une sensation très claire que cela touchait à quelque chose d’important. En y repensant, je crois que cela a peut-être été ma première véritable révélation que le fait d’être viril n’était peut-être pas aussi tabou que je le croyais, et ne méritait pas non plus de l’être. Vous voyez, c’est une chose que d’être témoin de ce genre de compor- tement dans la salle de gym d’un lycée, et tout à fait une autre que de le voir dans le contexte du mouvement culturel et social le plus progressiste que je connaissais. Je plaisantais en traitant ces gars-là de bestiaux, mais mes nouveaux frères spirituels étaient tout à fait à l’opposé : perspicaces, sophistiqués, à l’écoute de di- mensions d’eux-mêmes dont j’ignorais jusqu’à l’existence. Pour- tant en même temps, ils étaient toujours très hommes. Ils avaient une masculinité qui était naturelle, authentique et libre. À leur miroir, j’ai commencé à me voir avec un nouveau regard, à voir des aspects de moi que j’avais refoulés de façon presque pré-cons- ciente. Apprendre à reconnaître ces parties c’était comme décou- vrir en moi des possibilités que j’avais toujours ignorées. D’une part, jamais je ne m’étais vu comme quelqu’un qui fait des compromissions en tant qu’homme, et dans ma capacité d’incarner ce que l’homme a de meilleur : être fort, stable, responsable, enra- ciné dans une confiance en soi dynamique qui génère confiance et force dans ceux qui les entourent. J’ai commencé à me ren- dre compte que j’étais réellement un produit de ma culture – une culture qui lie automatiquement la masculinité à la violence et à la domination, une culture qui forme tous les garçons à être extrême- ment prudents par rapport au moindre machisme, par crainte de nuire ou de s’imposer à d’autres, en particulier aux femmes. Bien sûr, il y a beaucoup de bonnes raisons de se méfier des aspects les plus primitifs et souvent brutaux de la nature masculine, mais une grande partie de ce que j’apprenais sur le développement spirituel parlait de trouver de plus en plus de liberté et d’authenticité en soi- même et dans les relations avec les autres. L’honnêteté et la fran- chise que je voyais chez mes frères dans leur façon de simplement être eux-mêmes en tant qu’hommes, avec tout ce que cela signifiait, semblait leur donner la liberté d’apprécier l’expression désinhibée de leur propre masculinité sans qu’ils s’attendent immédiatement au pire et s’inquiètent des possibles implications négatives. Et c’était une possibilité qui ne m’était jamais venue à l’esprit. Soudain, être un homme – et surtout être viril – ne semblait plus être en contradiction avec le fait d’être émotionnellement et spiri- tuellement libre. D’une façon que je n’aurais pu m’imaginer ni me permettre lors de mon éducation hyper féminisée, j’en suis même arrivé à reconnaître que c’était une bonne chose. J’ai commencé à développer des relations plus profondes et plus satisfaisantes avec d’autres hommes. Je suis devenu haltérophile olympique et j’ai fini par être certifié entraîneur de la fédération américaine d’hal- térophilie. À l’occasion, j’ai même été amené à me tenir devant un miroir en pied, accompagné d’une bande bruyante de rats de gymnase tous à moitié-nus, à gonfler un biceps ou deux. Et pourquoi pas ? Ce n’est aujourd’hui qu’une des pièces de l’ensemble du pro- cessus d’évolution pour les hommes qui tendent vers de nouvelles possibilités et structures spirituelles, mais pour un ancien « grand sensible » du New Age tel que moi, c’était clairement une pièce vitale. Cela s’accompagne d’une sorte de saine fierté et de respect de moi-même qui semblent provenir simplement du fait de me laisser être l’homme que je suis, et puis lentement, je commence à découvrir ce que cela signifie maintenant pour ma génération, comme tant d’autres hommes l’on découvert pour tant d’autres générations avant moi. (De plus, si jamais quelqu’un se sent offensé, on peut toujours en parler plus tard...) J’étais réellement un produit de ma culture – une culture qui lie automatique- ment la masculinité à la vio- lence et à la domination. CONFESSIONS D’uN aNCIEN « graND SENSIblE » Du New Age 48 éveil & évolution
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